Sur l'amour, la mémoire heureuse, et un cuir lumineux qui porte son souvenir
Écrit durant plusieurs nuits de juin, à quelques jours d'un déménagement, d'un changement de trajectoire professionnelle, et de bouleversements qui rebattent les cartes de ma vie. Des nuits traversées d'amour, de manque, de doutes, de souffrance aussi; mais surtout d'espoir, et d'un amour que je sais éternel. C'est le texte le plus intime que j'aie écrit, et le plus cher à mon cœur.
Il existe une vérité que tous les amateurs de parfum connaissent : un parfum n'est jamais seulement une odeur. C'est un fil tendu entre le présent et tout ce qu'on a vécu de plus beau. C'est une porte qui s'ouvre, parfois sans qu'on s'y attende, et nous voilà ramenés à un moment de grâce, à un visage aimé, à un soir qu'on n'a jamais cessé de chérir.
Aujourd'hui je ne vais pas écrire avec la casquette de conseiller olfactif. Je vais écrire en homme qui, comme tout le monde, porte en lui des odeurs devenues des êtres chers. Et il y en a une, surtout, dont je veux parler, parce qu'elle me rend heureux, parce qu'elle me relie à une femme que j'aime, et parce que ce blog ne serait pas vraiment moi si je n'osais pas la célébrer.
J'ai fait un choix, en écrivant ces lignes : celui de la lumière. Il existe également l'autre versant, bien plus sombre; celui des failles, des manques, des douleurs, qui guette toujours dès qu'on parle d'un amour. Mais je crois, profondément, que l'amour est la plus belle chose qui soit, et c'est de ce côté-là que je veux me tenir. Ce texte sera donc lumineux, tourné vers l'espoir. Non par déni de ce qui fait mal, mais par conviction de ce qui compte.
La mécanique de l'âme
Pourquoi les odeurs nous bouleversent
Il y a une raison biologique à tout cela, et elle est troublante de simplicité. L'odorat est le seul de nos sens qui contourne les filtres de la raison. La vue, l'ouïe, le toucher passent par le thalamus, une sorte de standard téléphonique qui trie, organise, contextualise avant de transmettre. L'odeur, elle, n'attend pas, elle file directement vers le système limbique : l'amygdale, siège des émotions, et l'hippocampe, siège de la mémoire.
Autrement dit : une odeur nous émeut avant même qu'on l'ait identifiée. Elle réveille le souvenir avant la pensée. C'est pour ça qu'une fragrance peut nous remplir de bonheur sans qu'on comprenne tout de suite pourquoi; le corps se souvient plus vite que l'esprit. Le sourire vient avant le nom. La chaleur dans la poitrine précède la mémoire.
On n'oublie jamais une odeur. On peut oublier mille choses, mais une odeur reste, intacte, prête à nous rendre, des années plus tard, toute la joie d'un instant qu'on croyait passé.
Les scientifiques appellent cela le « phénomène de Proust », d'après la fameuse madeleine. Mais Proust ne disait pas tout : ce n'est pas le goût qui ramène le passé avec le plus de force, c'est l'odeur. Le goût a besoin de la mémoire consciente. L'odeur, elle, n'en a pas besoin. Elle nous rend le moment entier, vivant, lumineux, avec la lumière qu'il avait, les gens qu'on aimait, la sensation exacte d'être heureux.
La nostalgie comme matière
Quand un parfum devient une personne
Voilà ce qui rend le parfum si différent de tout autre objet de mémoire. Une photographie est fixe, elle montre un instant figé, qu'on regarde de l'extérieur. Une chanson rejoue une émotion, mais on garde une distance. Le parfum, lui, ne rejoue pas : il ramène. Il nous remet à l'intérieur du moment, dans le corps qu'on avait, près de la peau qu'on aime.
Et c'est ainsi que certains parfums deviennent plus que des parfums : ils deviennent quelqu'un. On ne sent plus « du jasmin » ou « du cuir », on sent une présence aimée, un souvenir. Le parfum devient un lieu de retrouvailles, un endroit où l'on peut être ensemble même à distance, le temps d'une inspiration. Porter ce parfum, le sentir, c'est tendre la main vers quelqu'un qui compte et sentir, l'espace d'un instant, sa main qui répond.
Le parfum dont je veux parler
“Un Soir à Toulouse”
En préambule, j’évoque mon choix volontaire de parler du “beau côté” des souvenirs parfumés. Le deuxième choix fort est de retranscrire mes ressentis à travers des moments de vie forts, intimes, mais surtout à travers “elle”.
Il y a des parfums qui, pour soi, ne s'appellent plus par leur nom. Cuir Venenum, pour moi, s'appelle “Un soir à Toulouse”.
Nous dînions tous les cinq; elle, son frère, la compagne de son frère, un ami et moi-même. Le restaurant était l'un des siens, l'un de ces endroits qu'elle gardait précieusement et qu'on ne partage qu'avec les gens qui comptent. Elle tenait absolument à me faire découvrir les fameux BAO d’un restaurant chinois boulevard Lazare Carnot, ces petits pains vapeur qu'elle aimait ; elle en parlait avec cette gourmandise précise des gens qui veulent vous offrir quelque chose qu'ils chérissent. Je me souviens de la table, des rires, du frère qui me parlait de sport automobile et de vitesse, de la douceur et la fierté d'être admis dans ce cercle-là. Je me souviens surtout d'elle. Et de ce qu'elle portait ce soir de Janvier.
Car ce soir-là, elle avait choisi Cuir Venenum. Elle connaissait ma passion pour la parfumerie, cette chose qui me fait veiller et écrire la nuit, et elle l'avait choisie pour ça,pour moi, pour nous, je crois, sans le dire. C'est une délicatesse que je n'ai comprise dans toute sa portée que plus tard : entrer dans la langue de l'autre, en silence, juste en portant ce qu'il aime. Il n'existe pas beaucoup de façons plus élégantes de dire à quelqu'un qu'on le regarde vraiment. Ce parfum nous l’avions découvert ensemble lors d’un doux week-end dans cette ville qui est si chère à mon cœur : Bordeaux. Durant ce week-end, elle avait accepté d’entrer dans mon univers comme personne ne l’avait fait auparavant.
“Cuir Venenum — Pierre Guillaume · Parfumerie Générale · 2004 Un cuir lumineux, chaleureux, porté par une femme élégante et sûre d'elle Tête — Fleur d'oranger, agrumes · Cœur — Noix de coco, aubépine · Fond — Cuir, myrrhe, miel, musc, cèdre Un cuir adouci de fleur d'oranger, miellé et solaire, à mille lieues des cuirs sombres et brutaux. Pierre Guillaume l'a composé d'après le sillage laissé par une robe de cuir sur la peau d'une femme; il fallait, pour le porter, une certaine assurance, une chaleur, une façon d'habiter sa propre élégance.”
Et c'est précisément ce qu'il dit, ce parfum, de celle qui le porte : une femme élégante, confiante, chaude, rassurante. Ce soir-là, il ne mentait pas. Elle était somptueuse, non pas de cette beauté qui cherche le regard, mais de celle qui n'a rien à demander, qui rayonne sans effort. Le cuir et la fleur d'oranger n'étaient pas sur elle un parfum ; ils étaient le prolongement exact de ce qu'elle est. Je n'ai jamais su, depuis, démêler l'odeur de la femme. Les deux sont la même chose. Les deux sont, pour moi, la définition d'un mot que je n'écrirai pas ici, mais que ceux qui aiment reconnaîtront.
Certains parfums sentent une matière. Celui-là, sur elle, sentait une certitude : celle d'avoir, en face de soi, exactement la personne qu'il fallait.
Je ne dirai pas son prénom ; elle saura. Je dirai seulement que cette fleur d'oranger sur du cuir est devenue, dans ma mémoire, le sillage d'une soirée parfaite et qu'il me suffit de la croiser quelque part pour que tout revienne : la table, les bao, les blagues incessantes que je pouvais faire aux serveurs, les rires de son frère qui sont pourtant pas facile à avoir, et elle, lumineuse, au centre de tout. Le bonheur, parfois, tient dans une note de fond.
Et puis il y a les hivers, notre Hiver. Joe Dassin a son été indien, nous avons notre hiver toulousain. Si je devais associer ce parfum à une saison, ce serait celle-là, sans hésiter : Cuir Venenum est une fragrance d'hiver. Le miel, le cuir doux, la myrrhe et la fleur d'oranger y prennent une ampleur que le froid ne fait qu'amplifier; il faut une peau réchauffée, une pièce close, des bougies,l'air vif du dehors pour qu'un tel parfum révèle toute sa rondeur. Ce sont les parfums qui réchauffent, et celui-ci réchauffe comme peu d'autres. Je crois que quelque part, elle garde le souvenir de ces nuits-là; celles où, le temps se faisant froid dehors, quelque chose entre nous tenait lieu de feu. Un cocon hors du temps, une enveloppe de paix, où le froid ne pouvait plus entrer. Le monde gelait ; nous, jamais.
Il y a des parfums qu'on réserve à l'hiver, parce qu'ils savent ce que savent les meilleurs feux : transformer le froid du dehors en douceur du dedans.
C'est peut-être pour cela que je l'aime tant, ce fameux cuir lumineux. Parce qu'il ne dit pas l'été facile, la chaleur donnée d'avance. Il dit la chaleur qu'on fabrique à deux quand tout, autour, invite au repli.
Deux cuirs
Ce que nos peaux savaient déjà
Il y a un détail que j’ai toujours gardé pour moi, et qui contient pourtant tout. Elle portait Cuir Venenum. Je portais Cuir Grenat.
Le sien, fleur d'oranger et miel sur un cuir solaire. Le mien, framboise et ambre sur un cuir né dans l'ombre chaude d'un atelier marocain, ce cuir que Christophe Raynaud a composé comme un jeu entre la lumière du dehors et la pénombre du dedans. Deux cuirs. Deux maisons, deux histoires, deux mains de parfumeur qui ne se connaissaient pas et qui, sans le savoir, avaient écrit l'un pour l'autre.
Car en parfumerie, le cuir n'est pas une matière comme les autres. C'est la note de la peau. La seule qui évoque le vivant, le corps, le contact. Cuir Venenum lui-même est né du souvenir d'une peau dans du cuir. Et nous, sans nous être concertés, nous avions chacun choisi de porter une peau par-dessus la nôtre. Quand nous étions l'un contre l'autre, ce n'étaient pas deux parfums qui se mêlaient : c'étaient deux cuirs qui se reconnaissaient. Deux peaux qui se répondaient dans une langue plus ancienne que les mots.
Aujourd'hui ces deux cuirs vivent chacun de leur côté. Le sien quelque part, le mien ici. Mais je sais, sans avoir à le lui demander, je le sais au fond de moi avec une certitude tranquille que ce souvenir est aussi indélébile pour elle que pour moi. Qu'il lui suffit, à elle aussi, d'un éclat de framboise sur du cuir pour que tout revienne. Certaines choses ne se vérifient pas. Elles se savent.
Ce qu'on en garde
La tenue des belles choses
En parfumerie, on parle de la tenue d'un parfum : sa capacité à durer, à rester perceptible des heures après qu'on l'a posé sur la peau. Les notes de tête s'envolent vite. Le fond, lui, persiste : discret, fidèle, têtu. C'est dans le fond qu'un parfum dit qui il est vraiment.
Je crois que certaines histoires ont la même architecture. Il y a les notes de tête, éclatantes et fugaces ; et il y a le fond, qui ne s'en va pas. Ce que cette soirée à Toulouse a déposé en moi appartient au fond. Ça ne s'évapore pas. Ça attend, simplement, comme un sillage qui demeure dans une pièce longtemps après que l'on soit sorti.
Les notes de tête séduisent. C'est le fond qu'on aime. Et le fond, par définition, est ce qui reste.
Alors je ne range pas ce souvenir, je ne m'en protège pas. Je le porte, comme on porte une note de fond sans y penser à chaque instant, mais en sachant qu'elle est là, qu'elle tient, et qu'elle continuera de tenir.
Pour finir
L'Invisible qui demeure
Si j'ai créé ce blog, si je passe mes nuits à écrire sur des fleurs, des résines et des bois avec cette volonté de transmettre, c'est sans doute pour cette raison : parce que le parfum garde le plus beau de ce qu'on a vécu. Il garde les gens qu'on aime. Il garde les soirs de grâce. Il garde les versions les plus heureuses de nous-mêmes, et il nous les rend, intactes, dès qu'on en a besoin.
Elle portait Cuir Venenum, je portais Cuir Grenat…
« Le parfum est la forme la plus lumineuse du souvenir. Il ne montre pas le passé, il le fait revenir, vivant et radieux, le temps d'une inspiration. »
Maximilien Monthaudie Le sillage · Le plus intime