Qu'est-ce qu'un parfum qui vous ressemble ?
Trouver un parfum identitaire, ce n'est pas choisir, c'est explorer. Réflexion sur ce que "ressembler" veut vraiment dire quand on parle d'une odeur.
Lire la suiteIl y a cette image qu'on s'est fabriquée, la rose, c'est féminin. C'est la Saint-Valentin, le bouquet rouge, la pâtisserie de mariage, le parfum de grand-mère. C'est doux, c'est sucré, c'est "pour elle". On a tellement répété cette équation qu'on a fini par la croire.
Mais la rose n'a jamais demandé à être rangée dans cette boîte.
Dominique Roques, dans Cueilleur d'essences, raconte le métier de ceux qui vont chercher les matières premières au bout du monde. Et la rose, en parfumerie, c'est un travail âpre.
Deux roses dominent l'art parfumier. La Rose de Damas celle de Bulgarie, de Turquie, du Maroc, d'Iran épicée, profonde, parfois presque animale dans ses meilleures distillations. Dans la vallée de Kazanlak, en Bulgarie, on cueille avant le lever du soleil. À la main. Pendant les quelques heures où la fleur conserve encore tous ses arômes. Dès que le soleil monte, l'essence s'évapore.
Et puis il y a la Rose Centifolia, dite Rose de Mai celle qui pousse chez nous, à Grasse, sur quelques hectares jalousement gardés par les grandes maisons. Plus miellée, plus charnue, plus solaire que la Damascena. Elle ne fleurit que quelques semaines en mai, et tout se joue à ce moment-là les cueilleurs partent à l'aube, comme à Kazanlak, parce que la rose ne pardonne pas l'attente. Sans elle, pas de Chanel N°5, pas de Joy de Patou. Sans elle, une grande partie de la parfumerie française n'existerait simplement pas.
Il faut plusieurs tonnes de pétales pour produire un seul kilo d'essence. C'est l'une des matières les plus chères de la parfumerie — et l'une des plus complexes. On a identifié des centaines de molécules olfactives dans une seule fleur. Du vert, du miel, du fruit, du thé, du poivre, parfois du métal, parfois quelque chose de presque animal.
Une rose, ça n'est pas doux. Ça n'est pas mignon. C'est une matière dense, charnelle, troublante. Les parfumeurs qui la travaillent vraiment le savent : la rose peut être terreuse, fumée, presque sale. Elle a des aspérités qu'on ignore quand on l'imagine juste comme une fleur "féminine".
Jean-Claude Ellena, qui passe sa vie à composer plutôt qu'à cueillir, défend une idée voisine : un parfum n'est pas une addition de notes, c'est une écriture. Et une matière première n'est ni un genre ni un sentiment. C'est une matière, avec ses propriétés, ses angles, ses aspérités, qu'on travaille comme on travaille une langue.
La rose, dans cette logique, n'attend rien de nous. Elle est. Tout le reste la féminité, le romantisme, le bouquet rouge, c'est nous qui le projetons.
Cette association rose-féminité n'a rien de naturel.
À la cour de Louis XIV qu'on a surnommé le Roi parfumé, les hommes croulaient sous les fleurs. On parfumait les gants, les éventails, les perruques, les vêtements, et la rose y tenait une place centrale. À Versailles, au XVIIIᵉ siècle, les hommes s'aspergeaient de rose et d'iris sans qu'on songe une seconde à questionner leur virilité. La rose était même l'apanage du raffinement masculin : elle disait le rang, la culture, la maîtrise de soi.
Le dandysme du XIXᵉ siècle a prolongé cette tradition. Baudelaire, Wilde, Brummell avant eux, la figure de l'homme raffiné passait par le parfum, et la rose en faisait partie. Se parfumer, soigner son apparence, assumer une part esthétique, c'était une affirmation, pas une faiblesse.
Le clivage masculin/féminin tel qu'on le connaît est une construction récente. Il s'est installé au XXᵉ siècle, et surtout après-guerre, quand l'industrie a compris qu'on vendait deux fois plus de parfums en créant deux camps. Le "masculin" a été inventé là, fougère, bois, cuir, tabac, et on en a exilé tout ce qui aurait pu rappeler une émotion qu'on ne contrôle pas. Les fleurs, donc. Et la rose en premier.
Ce n'est pas la rose qui est féminine. C'est l'idée qu'on s'en est faite, à un moment donné, pour vendre. Cette idée s'est sédimentée jusqu'à devenir une évidence au point que beaucoup d'hommes, aujourd'hui, n'oseraient pas s'en approcher.
C'est dommage. Parce qu'ils passent à côté de quelque chose.
Je porte de la rose. Souvent. Et je peux dire, sans hésiter, que c'est l'une des choses les plus puissantes que j'ai trouvées en parfumerie.
Pas parce que c'est provocant, ce n'est pas une posture. Parce que c'est juste. Une rose sur la peau d'un homme, ça raconte quelque chose qu'aucun boisé ou aucun cuir ne peut dire. Une douceur qui n'a pas peur d'elle-même. Une sensualité qui n'a pas besoin de s'imposer. Une présence qui vient de l'intérieur, pas de la projection.
Deux parfums, pour moi, incarnent ça avec une force particulière.
Portrait of a Lady, de Frédéric Malle, composé par Dominique Ropion. Une rose massive, profonde, posée sur un patchouli épais. Le nom du parfum est presque une provocation pour un homme qui le porte et c'est exactement pour ça qu'il faut le porter. Ce n'est pas un parfum "pour femme" dans lequel on s'autorise une incursion. C'est une rose totale, sombre, qui prend la place. Sur un homme, elle devient autre chose, une sensualité qui n'a plus rien à voir avec les codes attendus.
Rose Malachite, d'Armani Privé. Une rose verte, minérale, presque aquatique. Loin du miel et du romantisme. C'est une rose à la lisière de la pierre et de la sève froide, élégante, déconcertante. Plus discrète que la précédente, elle dit pourtant quelque chose d'équivalent : la rose peut être tout sauf décorative.
Porter ces parfums, ce n'est pas un caprice esthétique. C'est un choix qui demande quelque chose. Il faut être un homme assumé, sans masculinité fragile, pour porter de la rose. Parce qu'on s'expose. On accepte de ne pas correspondre à l'image attendue. On accepte la douceur comme partie de son identité.
Pour moi, la sensibilité est la plus grande force d'un homme. Pas la force qu'on montre, celle qu'on assume. Celle qui ne se prouve pas, qui n'a pas besoin du décor de la dureté pour exister.
La rose, sur un homme, c'est cette sensibilité rendue visible. C'est une façon silencieuse de dire : je n'ai pas peur de la douceur, je n'ai pas peur d'être traversé, je n'ai pas peur de ce qu'on pourrait penser. Et paradoxalement, c'est peut-être la chose la plus virile qui soit au sens vrai du mot, pas au sens de la posture.
Un homme qui porte de la rose ne cherche pas à plaire. Il s'expose. Et dans cette exposition, il y a une forme de courage que je trouve infiniment plus intéressante que n'importe quel boisé "pour homme" qu'on porte parce qu'on a peur de tout le reste.
La rose n'a pas de genre. Elle attend juste qu'on ait le courage de la porter.
Dominique Roques Cueilleur d'essences — Aux sources des parfums du monde Grasset, 2021
Jean-Claude Ellena Le parfum Presses universitaires de France, « Que sais-je ? » n°1888, 2007